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Son omniprésence et sa frénésie de réformes donnent le spectacle déprimant d'un couteau suisse dont toutes les lames seraient ébréchées. A la déception d'aujourd'hui, on mesure l'ampleur des espoirs suscités hier
Finalement, gouverner est plus facile que je ne le pensais», confie, bravache ou inconscient, Nicolas Sarkozy à notre confrère «le Point». Il y a là un lointain écho à Mussolini qui déclarait jadis : «L'Italie n'est pas difficile à gouverner», et qui ajoutait, désabusé, «mais cela ne sert à rien !». De la France de Sarkozy, on est tenté de dire à notre tour : elle est moins difficile à réformer qu'on ne le prétend souvent, mais cela ne sert à rien non plus !
Depuis un an, nous avons vécu dans une véritable orgie de réformes de toutes farines, de toutes tailles et de tous azimuts; réformes projetées, réformes ébauchées, réformes avortées, réformes réussies, mais, dans presque tous les cas, réformes sans effet. Nous restons dans l'univers du «Guépard» : il faut que tout change afin que tout demeure comme avant. Les usagers des transports ont-ils vu quelque chose de changé les jours de grève ? La détaxation des «heures sup» a-t-elle accru le pouvoir d'achat des salariés ? L'autonomie des universités, peu contestable dans son principe, en a-t-elle, pour le moment, modifié les cursus et le fonctionnement ?
La liste est longue de ces réformes en trompe-l'oeil ou en eau de boudin, sans parler de celles qui coûteront plus cher qu'elles ne rapporteront, comme l'extinction progressive des régimes spéciaux de retraite. Certes, soyons équitables : certaines démarches ont été des réussites, comme la mise sur pied d'un traité européen abrégé, ou la réforme de la représentativité des syndicats, mais ce ne sont pas les plus nombreuses.
On ne reviendra pas sur le «paquet fiscal» qui a enclenché la sarabande. Les Gracques, dont on lira plus loin l'analyse, parlent justement à son propos de «keynésianisme pour les riches». Pour avoir dénoncé les premiers le mauvais aiguillage que prenait d'emblée le train des réformes, nous avons été accusés, jusque dans nos propres rangs, de sectarisme, d'apriorisme, de sévérité précipitée. On voit aujourd'hui ce qu'il en est. Le laxisme des débuts a rendu impossible la rigueur qui serait aujourd'hui nécessaire. Les déficits se creusent, la dette continue d'enfler, donnant à l'Europe le spectacle d'un pays gouverné comme un Etat du tiers-monde. Même Berlusconi, qui appartient plutôt à l'espèce des démagogues, a compris cette fois-ci qu'il fallait parler à son pays le langage churchillien de l'effort et des sacrifices.
La vérité, c'est que, contrairement à la légende qu'il a lui-même accréditée, Nicolas Sarkozy a accédé au pouvoir dans un état d'étonnante impréparation. Certes, il existait en grand nombre des projets de réforme. Mais l'ordre dans lequel les déployer, leur hiérarchisation dans un plan systématique, sans parler de la justice dont ils doivent s'inspirer pour réussir, tout ce qui est la marque des grands réformateurs - songeons à de Gaulle en 1958 -, tout cela a fait défaut. D'où le sentiment d'incohérence, d'illisibilité, la multiplication des «couacs» entre ministres. Nous avons affaire à une «présidence à vue» (Laurent Fabius) où l'improvisation se dissimule derrière de grands discours vides (la «politique de civilisation») ou d'interminables catalogues irréalisables (les 316 propositions de la commission Attali «pour changer la France», les 141 mesures pour faire des économies aujourd'hui ... ) .
Au bout d'un an, l'omniprésence de Sarkozy, la frénésie des réformes donnent le spectacle déprimant d'un couteau suisse dont toutes les lames seraient ébréchées. L'opinion ne s'y trompe pas, devenue d'une sévérité extrême jusque dans les rangs de la majorité : à la déception d'aujourd'hui, on mesure l'ampleur des espoirs suscités hier.
Mais qui est donc Nicolas Sarkozy ? Le sait-il vraiment lui-même, cet homme chez qui «la sincérité et le calcul sont indissociables» (Laurent Joffrin dans «Le roi est nu») ? Sûrement pas le vichyste ou le facho que feint de voir en lui une extrême-gauche intellectuelle qui tente de faire prendre ses outrances pour de la lucidité. Alors, un libéral ou un dirigiste ? Un européen ou un atlantiste ? Un populiste ou un ploutocrate ? Il y a des arguments pour chacune de ces options.
L'opinion découvre avec un certain effarement que la France a élu il y a un an un ovni de la politique, un homme à certains égards attachant et sincère, à d'autres exaspérant de narcissisme : un tempérament plutôt qu'un caractère, une ardeur plutôt qu'une volonté, une intelligence plutôt qu'une culture, une carrière plutôt qu'un destin.
« Toujours agité, toujours en mouvement, d'une activité dévorante, roulant constamment dans sa tête de vastes projets, d'une opiniâtreté et d'une violence extrêmes, il mettait souvent au désespoir les personnes qui avaient affaire à lui... Avec lui on ne peut jamais compter sur quelque chose, il change de résolution d'une heure à l'autre; quand il a médité une chose pendant la nuit, il faut qu'elle s'exécute dés le lendemain matin; il veut tout faire par lui-même, il est si pétulant, si emporté, si difficile à manier qu'on peut à peine décrire son caractère. » Ces lignes que j'emprunte à un portrait du pape Jules II (1503-1513) par l'historien allemand Ludwig von Pastor décrivent bien le désarroi dans lequel nous plonge Nicolas Sarkozy, au pied du mur de la deuxième année.
D'autres avant lui qui avaient beaucoup réformé pendant les premiers mois, comme Giscard et Mitterrand, s'étaient cassé le nez sur ce mur. «Je ne cours pas le même risque, confie Nicolas Sarkozy à ses interlocuteurs, car, moi, je ne songe pas du tout à une réélection.» Les Français n ont donc pas encore tout perdu, excepté leurs illusions.
Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur