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Par Madeleine Ngombet Chargée du blog :: 01/06/2007 à 18:35 :: Interviews

 

 

 

 

 

 

"la 'vague bleue' aux législatives va accentuer la défaite des femmes"


L'intégralité du débat avec Mariette Sineau, de l'Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes pour qui "la surdomination des hommes à l'Assemblée nationale" est prévisible. 

 

 Luc : Connaît-on une "mini-révolution" en ayant pour la première fois en France un gouvernement composé d'autant d'hommes que de femmes ?

 

Mariette Sineau : Oui, d'une certaine façon, et c'est paradoxal que ce soit la droite qui ait fait la parité gouvernementale. En effet, le plus souvent, c'est la gauche qui a été pionnière en la matière, si l'on excepte les gouvernements formés sous la présidence de Giscard d'Estaing, premier président français à avoir voulu féminiser le gouvernement. 

Ensuite, tous les autres présidents, et en particulier François Mitterrand, feront de même et en accentuant la féminisation et en plaçant des femmes à des postes politiquement importants. C'est une révolution car maintenant, ce sera la référence, et il sera très difficile de revenir en arrière. 

 

Andrée : Peut-on parler de parité ou de poudre aux yeux ? Sur 15 ministres, il y a 8 femmes, qui ont hérité de "petits ministères". Quant aux secrétaires d'Etat, ils sont presque exclusivement masculins.

 

Mariette Sineau : Oui, si l'on calcule strictement, on n'atteint pas la parité. Cependant, on doit considérer d'abord les portefeuilles ministériels les plus importants. Et si l'on considère les ministères pleins, la parité est atteinte à une unité près, et c'est ce qui important, notamment de la part de la droite qui, en 1995, lors du premier gouvernement Juppé, avait certes mis douze femmes au gouvernement, mais pour la plupart à des postes hiérarchiquement secondaires, c'est-à-dire secrétaires d'Etat et non ministres à part entière. En outre, ajoutons que deux femmes obtiennent des ministères qu'on appelle régaliens, la justice et l'intérieur. 

 

Paul : Savez-vous quel pourcentage des candidats aux législatives sont des candidates et quel pourcentage de ces candidates ont des chances d'être élues ?  

 

Mariette Sineau : Pour répondre au premier volet de la question, le ministère de l'intérieur ainsi que l'Observatoire de la parité ont diffusé des chiffres : le pourcentage global de candidates atteint cette année 41,6 %, un taux encore un peu plus élevé qu'en 2002 (38,9 %). Par conséquent, ces chiffres globaux sont importants.

Néanmoins, il faut, pour en parler avec plus de justesse, citer le nombre de candidates par parti, selon les formations politiques. Et faire deux remarques : 

1) ce sont les petits partis (sans exception) qui n'ont aucun espoir d'obtenir d'élus, qui respectent la parité, alors que les grands partis, les partis parlementaires (ceux qui ont une représentation au Parlement), ne respectent pas la parité.

2) Parmi les grands partis, il faut opposer ceux de gauche à savoir le PC, les Verts et le PS ainsi que ses alliés, le MRG et le PRG et ceux de droite. Les Verts respectent la parité. Le PC et le PS s'en approchent d'assez près, avec des pourcentages, pour l'un et l'autre, voisins de 46 %. Et je rappelle qu'aux termes de la loi, une tolérance de 2 points de pourcentage est prévue par les partis. En d'autres termes, un parti qui représente 48 % de candidates ne sera pas pénalisé financièrement. Donc les deux partis de gauche, PC et PS, auront de faibles pénalités financières à payer.


En revanche, à droite, les partis politiques sont très loin de la parité. Et le plus mauvais élève est l'UMP, qui présente à peine un quart de femmes parmi ses candidats. L'UDF-UMP est à près de 28 %. Enfin, l'UDF-MoDem, créé par François Bayrou, dépasse le tiers (près de 37 %). 

Le plus dommageable est évidemment que le parti politique qui a le plus de députés sortants (365) ne présente qu'un peu plus d'un quart de femmes. C'est dire si, à l'arrivée, il est fort probable que, évidemment, les sortants, qui sont en majorités des hommes, soient réélus. La probabilité d'avoir une forte féminisation de l'Assemblée nationale est faible. 

On peut prévoir en 2007 ce qui s'est passé en 2002 : la "vague bleue", qui est prévisible, va accentuer la défaite des femmes, puisque le parti vainqueur, l'UMP, est aussi le parti qui présente le moins de femmes. En 2002, seulement 12 % de femmes siégeaient à l'Assemblée nationale, et on peut prévoir qu'il n'y aura guère plus de 20 % de femmes qui siégeront à l'issue des législatives de 2007. 

La seule hypothèse qui serait favorable aux femmes serait une victoire véritablement très, très large de la droite à l'Assemblée, dans la mesure où, dans cette hypothèse, les femmes placées dans des circonscriptions difficilement gagnables ou à la marge pourraient être élues à l'occasion d'un véritable "tsunami". 


Bari : Une femme aurait pu être élue présidente de la République : est-ce que les Français ont évolué ?  

 

Mariette Sineau : La candidature de Ségolène Royal, investie par plus de 60 % des militants, est une révolution culturelle. Un grand parti a désigné une femme, présente au second tour, et qui avait de véritables chances d'être élue. 

Au départ, les sondages ont révélé un très grand "désir de femme" à la tête de l'Etat, comme symbole de renouveau politique. Quand la campagne a véritablement commencé, au début, on a observé un survote féminin en faveur de Ségolène Royal. Les intentions de vote montraient que les femmes avaient davantage l'intention de voter pour elle que les hommes jusqu'en janvier 2007.

Mais cette tendance s'est estompée ensuite, et à l'issue du scrutin, la grande enquête faite au Cevipof a montré que les femmes n'avaient pas davantage voté pour Ségolène Royal.


Par conséquent, il faut dire en conclusion que le vote obéit évidemment à une logique complexe. On vote bien sûr pour un individu, et cet individu est sexué, mais en même temps, on vote pour le candidat d'une formation politique qui est situé idéologiquement et qui appartient à la gauche ou à la droite. 

Et je dirai en conclusion que les Français sont dans l'ensemble beaucoup moins misogynes que la classe politique, mais que dans cette élection, le succès de Nicolas Sarkozy ne s'explique pas évidemment par une variable d'appartenance sexuelle. Cela a été un élément de la décision finale. 

 

laura :  Peut-on considérer que les partis jouent la "carte de la femme", et que ce n'est qu'une stratégie ? 

 

Mariette Sineau : L'opinion publique est en demande de renouvellement des élites. Renouvellement de générations, on l'a vu avec le duel final opposant Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, appartenant à la génération des quinquas. Mais elle demande également de têtes nouvelles et par conséquent, demande non seulement des jeunes, mais aussi des femmes, des membres de ce qu'on appelle les minorités visibles, et enfin, aussi, des membres des catégories populaires. Dans ce contexte, la féminisation de la vie politique apparaît de fait comme un gage de modernité aux yeux des électeurs et des électrices. 

 

Bilal : Pouvez-vous nous rappeler les lois qui ont tenté d'imposer la parité ? Ont-elles été efficaces ? Est-ce finalement par la loi que les femmes accèdent aux hauts postes politiques ?

 

Mariette Sineau : Je rappelle en deux mots les termes de la loi que j'appelle "dite de parité", car le mot n'est pas prononcé dans la loi, qui n'évoque que le mot d'égalité. Cette loi, du 6 juin 2000, dit deux choses :


1) elle impose une parité absolue des candidatures hommes-femmes aux partis politiques sur les scrutins de liste à la proportionnelle ; 

2) en outre, elle leur impose une alternance des candidats hommes-femmes, ou bien une alternance absolue du début jusqu'à la fin de la liste, ou bien, dans le cas des municipales, une alternance hommes-femmes par tranches de six candidats. Et c'est une obligation absolue pour les partis politiques. Dès lors, cette loi a eu de très bons effets pour toutes les élections au scrutin de listes, et on observe que les femmes représentent désormais 47 % des élus dans les assemblées municipales, pour les villes de 3 500 habitants et plus. De même, dans les assemblées régionales, élues également à la proportionnelle, on a 47 % de femmes.


En revanche, pour les scrutins uninominaux – c'est le cas pour les assemblées départementales, les conseils généraux –, la loi est muette. Elle l'est aussi pour la moitié des sièges du Sénat, élu suivant ce même système uninominal.


Et enfin, pour les législatives, la loi prévoit une parité non obligatoire, qu'on peut appeler incitative. Et si les partis ne respectent pas la parité des candidatures hommes-femmes, à 2 % près comme je l'ai dit, ils ont des pénalités financières. Dans ce cas précis, la loi est à repenser, car quand elle a été appliquée en 2002, les partis politiques ont préféré payer des pénalités, même lourdes – l'UMP a ainsi plus de 4 millions d'euros par an à payer – plutôt que de présenter des femmes, ce qui les aurait obligés à évincer des députés sortants et des notables pour faire place aux femmes. 

La loi est nécessaire en France, car les partis politiques ont fait blocage à l'entrée des femmes dans les assemblées élues. Ils y ont été aidés précisément par ce mode de scrutin uninominal, qui privilégie les notables et qui accentue le cumul des mandats, toléré en France alors qu'il est interdit ou non pratiqué par la plupart des pays voisins. Dès lors, une loi était nécessaire pour légitimer les femmes dans l'espace politique et leur permettre d'accéder à la représentation. 


Alfred Rodrigues :  Puisque l'on impose la parité en politique : à quand la parité dans l'armée, la police, l'éducation nationale, la santé, les services sociaux ? Pourquoi cette discrimination positive de genre ? A quand la parité entre Noirs et Blancs ? entre vieux et jeunes ? entre hétéros et homos ? musulmans et chrétiens ?  


Mariette Sineau : Au départ, la démocratie politique en France, quand elle s'est construite en 1789, s'est construite sur l'exclusion des femmes. On a déclaré : chaque individu est égal, chaque individu a une voix, mais les femmes ne sont pas des vrais individus, et par conséquent, elles n'ont aucun droit à la citoyenneté politique. Autrement dit, ce qu'on appelle l'universalisme républicain s'est construit sur l'exclusion de la moitié de l'humanité. Et cela revient à dire : les hommes ont construit des quotas de 100 % d'hommes. Cette situation a duré un siècle et demi, jusqu'en 1944. J'en profite pour rappeler que la France a été un des derniers pays européens à octroyer des droits politiques aux femmes. 

Deuxième élément de réponse : le politique s'est également construit sur l'opposition entre la sphère publique et politique réservée aux hommes, et une sphère privée dans laquelle on a cantonné les femmes. Par conséquent, le politique tel qu'on le vit actuellement s'est construit sur ce double principe : exclusion des femmes du politique, et en même temps, cantonnement de celles-ci dans le privé. Pour sortir de ce système, la parité en politique a un effet beaucoup plus révolutionnaire qu'on ne pourrait le penser au premier abord.

Une fois réalisé dans le politique, ce principe paritaire se trouve légitimé dans d'autres sphères de la société, tant dans l'économie que, effectivement, dans l'armée, l'administration. On espère aussi que la parité salariale évoquée par Nicolas Sarkozy et son ministre des affaires sociales sera effective. Donc ce principe d'égalité homme-femme finit par diffuser du politique au sociétal et au professionnel. 

Dernier élément : pourquoi la parité homme-femme et non pas la parité bourgeois-ouvrier, jeune-vieux, etc. ? Cet argument a été très employé durant le débat sur la parité. Il n'y a pas d'argument imparable pour expliquer que seule l'égalité homme-femme est légitime. Sinon celui que j'ai évoqué en premier : le mode de construction du politique en France.  

La demande de diversité sociale dans l'ensemble des assemblées élues, à savoir représenter la société dans toute sa diversité, plus de jeunes, plus de membres des catégories populaires, est totalement justifiée. Et on peut penser que la parité homme-femme est elle-même porteuse de renouveau social, dans la mesure où la féminisation entraîne en général un rajeunissement et, dans une certaine mesure, une diversification sociale.

 

Edenia :  Quels sont, hormis la loi, les moyens qui permettraient d'accélérer l'instauration de la parité en politique ?  

 

Mariette Sineau :  Hormis la loi, il faut faire en sorte qu'en amont de la politique, les femmes soient socialisées à un plus grand intérêt pour la chose publique, notamment à l'école. Il faudrait également que la parité domestique advienne, c'est-à-dire faire en sorte que les femmes qui veulent s'engager en politique puissent être aidées dans toutes leurs tâches domestiques et éducatives, et que pour elles, la politique ne soit pas un luxe et la troisième journée après la journée professionnelle et la journée de tâches ménagères. Dès lors, on peut prévoir des mesures, mais qui seraient là encore en grande partie d'ordre législatif et qui pourraient améliorer le statut de l'élue et faire en sorte qu'on puisse donner des facilités en matière de garde d'enfants à tous les jeunes parents qui veulent faire campagne et être élus. 

 

En conclusion, il faut souligner un paradoxe : le décalage entre la parité gouvernementale désormais réalisée et la surdomination plus que probable des hommes à l'Assemblée nationale, lieu symbolique du pouvoir républicain. 


Chat modéré par Anne-Gaëlle Rico

LEMONDE.FR | 25.05.07 | 18h57  •  Mis à jour le 01.06.07 | 18h24

 

 


 

 

 

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