Enfin une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle pour Nicolas Sarkozy
qui semblait pris depuis plusieurs mois dans la spirale infernale de la
scoumoune. Pas une semaine, pas un jour même, sans mauvaise surprise,
comme si un sort funeste le poursuivait. Même le ballon ne tournait pas
rond dans les pieds de l'équipe de France. Et sa présidence européenne
était gâchée par ces cabochards d'Irlandais et d'Hollandais. Les Dieux
étaient contre lui ! La libération d'Ingrid Betancourt ne pouvait mieux
survenir. C'était la lumière dans la nuit que le Président espérait, le
point d'appui pour soulever sinon le monde, au moins le désespoir qui
alourdit les épaules et les paupières. Encore fallait-il bien s'en
servir…
Nicolas Sarkozy croit à la contagion du bonheur pour faire
face aux mauvaises ondes et à la tyrannie du malheur. Le moral se
vitamine d'un rien. Les Dieux se retournent d'un souffle. A condition
de savoir prendre le vent, d'être capable de démultiplier la force et
l'impact du positif dans les têtes comme dans les cœurs. Et ça, le
«médiacteur» Sarkozy, sait faire - mieux que personne. Il a donné,
feuilletonné, une nouvelle preuve de son talent, dans une mise en scène
faite non pas d'hystérie auto-promotionnelle cette fois, mais toute
d'émotion, d'amour, de joie, de larmes retenues. Pas de triomphalisme,
surtout pas, même si certains conseillers y poussaient. Genre, Vive
Sarko le libérateur des infirmières bulgares à Ingrid Betancourt.
Gloire à notre Zorro national. C'était risqué et pouvait passer pour
obscène. Il valait mieux jouer le familial fusionnel. C'était à la télé
hier soir…
Pas question évidemment de se souvenir que notre stratégie
de libération hyperactive ne fut pas toujours la bonne. Hors de propos,
bien sûr, de rappeler que le recours à Hugo Chavez fut maladroit, et
que nous avions critiqué le président Uribe pour son intransigeance
guerrière d'hier qui a permis la libération d'aujourd'hui. Nicolas
Sarkozy le remerciera solennellement, majestueusement. Dans cet instant
de liesse sentimentale, rien ne devait fâcher, il ne fallait pas
rappeler les désaccords. Mieux encore, il était indispensable de
rassembler, de célébrer, de féliciter et de pleurer. De l'émotion avant
toute chose !
Regardez les images, écoutez les mots, nous étions dans la
joie de circonstance, bien sûr, mais aussi dans la sentimentalité télé,
mieux qu'à la Star Academy. C'était si fort. «Plus, ça ne serait pas possible !», comme ils disent.
Nicolas Sarkozy était entouré de la famille qu'il prenait dans ses
bras, qu'il mettait en avant. Il était «de» la famille. D'ailleurs,
quelle «familiarité» touchante dans les mots employés avec ce ton
vibrant de soulagement, de tendresse : «je voudrais dire à Ingrid qu'on l'embrasse, qu'on est fier de son courage, qu'on est heureux pour elle…». Le président l'appelait «Ingrid»,
comme si c'était sa sœur. Il se l'est appropriée en homme qui s'est
battu pour sa libération. Aux côtés des plus proches, mais aussi comme
tous les Français qui «raisonnaient» ce soir d'abord avec leur cœur.
Le chef de l'État ne roulait pas des biscotos ; «Nicolas»
ne faisait pas le faraud. Il ne tentait pas une impossible récupération
de puissance. Pas de captation matamore d'une gloire militaire fort
aléatoire. Non, Sarko le scénariste hollywoodien faisait du
sentimentalisme spectaculaire à l'américaine. Il était l'officiant
d'une communion publique, le chef de chœur d'un hymne familial à la
joie, l'ordonnateur appliqué d'un spectacle édifiant et émouvant pour
toute la France et les Français qui cultivent trop le pessimisme et la
grognerie. Des râleurs, mais au grand cœur, qui lui rendraient grâce de
sa ténacité et de son activisme !
Cette libération était bien une preuve, pour lui aussi,
qu'il avait eu raison de s'accrocher à cet espoir, de s'en obséder, de
s'agiter parfois si inconsidérément, au risque de laisser croire que la
diplomatie française consacrait trop de ses forces à cet hypothétique
sauvetage, sacrifiant certains de ses intérêts essentiels pour le sort
d'une franco-colombienne qui s'était aventurée inconsidérément dans la
jungle hostile. Les critiques, qui n'ont pas manqué, étaient balayées
dans cette séquence fusionnelle et lacrymale. Avec cet acmé : les
remerciements vibrants de Mélanie et Lorenzo qui saluaient les efforts
du président «pour être parvenu à la libération de maman…». Ils n'ont pas dit «notre mère», mais «maman», ce qui rendait «Ingrid» plus proche encore d'eux tous.
Sarkozy ramassait la mise, et il avait misé gros dès le départ.
Pourtant, personne ne pouvait l'accuser de récupération. On dira
simplement qu'il a fait son boulot de chef de l'État… chef de
l'information et chef de l'émotion nationale !
La gauche ne lui a rien reproché d'ailleurs. Pour ne pas
se faire oublier, tous les contributeurs socialistes (seuls manquaient
Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon) se sont réjouis de la libération.
François Hollande, Bertrand Delanoë, Ségolène Royal, Laurent Fabius,
Martine Aubry ont consommé dans l'émotionnel national. et Pierre
Moscovici, lui, n'a pas rechigné à saluer «l'opiniâtreté» de Nicolas
Sarkozy, alors que ses camarades ont préféré s'associer à la joie
d'Ingrid Betancourt, de la famille et de tous ceux qui se sont battus
pour sa libération. Les thuriféraires de l'Élysée n'ont pas hésité,
eux, à balancer l'encensoir à l'image du porte-parole de l'UMP
Dominique Paillé qui a trompété : «L'élément déterminant, bien sûr, a été l'opiniâtreté de Nicolas Sarkozy». L'élément déterminant ? Allons, allons… l'émotion leur aura brouillé les yeux et la tête.
PAS TOUS, ET PAS LONGTEMPS NICOLAS: ASSEZ D'HYPOCRISIE